Vertige · La fin du travail
comment ne plus avoir besoin de travailler ?
Que reste-t-il de nous quand le travail s'en va ?
On rêve de ne plus travailler, et l'on redoute de ne plus servir à rien. Ces deux sentiments contradictoires disent que le travail nous donnait bien plus qu'un salaire. Reste à savoir quoi, et si l'on peut l'obtenir autrement.
Ce que le travail nous donne sans qu'on le remarque
Au début des années 1930, l'usine textile de Marienthal, un village près de Vienne, ferme ses portes. Presque toute la population se retrouve sans emploi. Une équipe de jeunes chercheurs, Marie Jahoda, Paul Lazarsfeld et Hans Zeisel, s'installe sur place pour observer ce qui se passe.
Ce qu'ils découvrent n'est pas la révolte qu'on attendait, mais une apathie profonde. Les habitants perdent la notion du temps. Les hommes marchent plus lentement dans la rue et s'arrêtent plus souvent, sans but. Les emprunts à la bibliothèque, pourtant gratuite, chutent. Les gens ont tout leur temps, et ils ne lisent plus.
Des années plus tard, Marie Jahoda tire de cette expérience une théorie. L'emploi, dit-elle, a une fonction manifeste : le salaire. Mais il a aussi des fonctions latentes, que nous ne remarquons qu'en les perdant :
- une structure du temps : des journées qui ont une forme ;
- des liens en dehors de la famille ;
- la participation à un but collectif, plus grand que soi ;
- un statut et une identité : une réponse à « et toi, tu fais quoi ? » ;
- une activité régulière, qui nous met en mouvement.
Cette liste change la manière de poser la question de la fin du travail. Un revenu universel remplacerait la fonction manifeste, le salaire. Il ne remplacerait aucune des cinq autres. La vraie question n'est donc pas « comment vivrons-nous sans salaire ? », mais : comment trouverons-nous ailleurs ce que le travail nous donnait sans le dire ?
Arendt : une société de travailleurs sans travail
En 1958, Hannah Arendt ouvre Condition de l'homme moderne par un avertissement. L'automatisation, écrit-elle en substance, est sur le point de libérer l'humanité de la peine du travail, ce vieux rêve. Mais cette libération arrive dans une société qui ne connaît plus d'autre activité que le travail, et qui a oublié les autres manières d'être actif. Ce qui nous attend, dit-elle, c'est « une société de travailleurs sans travail ».
Pour comprendre ce qu'elle veut dire, il faut sa distinction entre trois activités :
- le travail, cyclique, qui sert à entretenir la vie et dont les produits sont aussitôt consommés ;
- l'œuvre, qui fabrique des choses durables (des objets, des bâtiments, des livres), un monde qui nous survit ;
- l'action, qui consiste à agir et parler avec les autres, à commencer quelque chose de nouveau ensemble : la vie politique au sens large.
Le danger, pour Arendt, n'est pas la fin du travail. C'est que nous ayons oublié l'œuvre et l'action, au point de ne plus savoir ce qu'il reste à faire une fois la nécessité satisfaite. Lue aujourd'hui, sa remarque désigne aussi une chance : l'IA pourrait nous rendre le temps de construire des choses qui durent et de nous occuper ensemble du monde commun.
Aristote : on travaille en vue du loisir
Les Grecs avaient un mot pour ce qui vient après la nécessité : scholè, le loisir. C'est de lui que viennent notre « école » et l'anglais school. Mais le loisir grec n'est ni le repos ni le divertissement. C'est le temps libre pour les activités les plus hautes : étudier, contempler, converser, s'occuper de la cité, cultiver l'amitié.
« Nous ne nous affairons qu'en vue d'avoir du loisir. »
Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 7
Nous avons inversé l'ordre. Nous nous reposons pour mieux travailler, et nous attendons le week-end pour récupérer. Le loisir est devenu une pause dans le travail, alors qu'il en était le but.
En 1932, Bertrand Russell publie un Éloge de l'oisiveté où il plaide pour la journée de quatre heures. Il ajoute un point qu'on oublie souvent : le loisir demande une éducation. Un peuple épuisé par le travail ne connaît que les distractions passives, parce qu'il n'a ni l'énergie ni la formation nécessaires pour autre chose. Le loisir est une compétence, et elle se cultive. C'est peut-être la compétence que l'école de demain devra enseigner en premier.
Suits : l'utopie, c'est le jeu
En 1978, le philosophe canadien Bernard Suits publie un livre étonnant, The Grasshopper (« La Cigale »). Reprenant la fable, il prend le parti de la cigale contre la fourmi. Il propose d'abord une définition du jeu : jouer, c'est tenter volontairement de surmonter des obstacles qui ne sont pas nécessaires. Au golf, on pourrait poser la balle dans le trou à la main. On s'impose de passer par un club, de loin, parce que c'est cela qui rend l'activité intéressante.
Puis Suits imagine une utopie où tout serait fourni par des machines. Qu'y resterait-il à faire ? Sa réponse : jouer. Et ce n'est pas une réponse triste. Le jeu, au sens large, est précisément ce que nous faisons pour lui-même. La science pourrait y devenir un jeu, l'art aussi, et le sport l'est déjà.
Suits n'est pas naïf pour autant. Il envisage que certains habitants de son utopie ne supportent pas que tout soit jeu, et se réinventent des tâches « sérieuses » pour se sentir utiles. Cette inquiétude mène à la question la plus profonde.
Être utile, ou compter pour quelqu'un
La peur la plus vive, derrière la fin du travail, n'est pas de manquer d'argent ni même de s'ennuyer. C'est de ne plus servir à rien. Elle repose sur une confusion qu'il vaut la peine de défaire : la confusion entre être utile et compter.
Être utile, c'est remplir une fonction. Une fonction peut toujours être remplie par quelqu'un d'autre, ou par autre chose. Compter, c'est être irremplaçable pour quelqu'un : pour votre enfant, votre ami, votre quartier, celui qui attend votre appel. Une machine peut remplacer une fonction. Elle ne peut pas vous remplacer dans la vie de ceux qui vous aiment.
Beaucoup de gens mènent déjà des vies pleines sans emploi : des retraités engagés, des parents au foyer, des bénévoles, des artistes, des aidants. On dit souvent que ce qu'ils font « n'est pas un vrai travail ». La formule révèle surtout la pauvreté de notre vocabulaire : nous n'avons pas de mot valorisé pour une activité qui compte sans être payée.
Objection
« La fin du travail n'arrivera pas, ou pas pour tout le monde. » Les vagues d'automatisation précédentes ont détruit des métiers mais en ont créé d'autres. Et si la transition a lieu, elle risque d'être brutale et inégale : la question sera d'abord celle de la répartition et du pouvoir, pas celle du sens.
Réponse
C'est probablement vrai, et la question politique (à qui appartiennent les machines, et comment partager ce qu'elles produisent ?) est au moins aussi importante. Ce site traite de la question du sens parce qu'on en parle beaucoup moins, pas parce qu'elle serait la seule. Les deux sont liées : une société qui ne sait pas ce qu'elle ferait de la liberté a peu de chances de bien la partager.
Pour lire plus loin
- Condition de l'homme moderne (1958), Hannah Arendt · travail, œuvre, action
- Les Chômeurs de Marienthal (1933), M. Jahoda, P. Lazarsfeld, H. Zeisel · ce que le travail donne sans le dire
- Éloge de l'oisiveté (1932), Bertrand Russell · drôle et toujours provocant
- The Grasshopper (1978), Bernard Suits · l'utopie comme jeu
- Automation and Utopia (2019), John Danaher · le débat contemporain