Les machines savent de plus en plus comment. Reste à savoir pourquoi.

Vivre beaucoup plus longtemps, ne plus manquer de rien, ne plus être obligé de travailler : ce qui relevait du rêve devient un programme. Ce site prend ces promesses au sérieux, assez pour poser la question qu'elles repoussent. Qu'est-ce qui vaut la peine d'être vécu, voulu, aimé ?

Le passage

Pendant des millénaires, la nécessité a répondu à notre place.

On travaillait parce qu'il fallait manger. On voulait davantage parce qu'on manquait. On se dépêchait parce que la vie était courte. La rareté, la peine et la mort ne donnaient pas un sens à l'existence, mais elles lui fournissaient un emploi du temps, des priorités, des raisons toutes faites de se lever le matin.

L'intelligence artificielle, et tout ce qu'elle accélère, entame ces trois contraintes à la fois. On peut en douter, en discuter les délais, s'inquiéter de qui en profitera, et il le faut. Mais même partielle, même inégale, cette promesse fait remonter à la surface une question que la nécessité tenait au fond : si rien ne nous y oblige, que voulons-nous faire de nos vies ?

En 1930, en pleine crise, l'économiste John Maynard Keynes l'avait prévue. Il annonçait qu'un jour l'humanité serait délivrée du problème économique, et se retrouverait face à son « vrai problème, son problème permanent » : comment employer cette liberté pour vivre sagement, agréablement et bien. Il ajoutait qu'il redoutait ce moment.

Ce site avance en deux mouvements. D'abord les vertiges, les questions concrètes qu'un monde d'abondance fait naître et qui travaillent déjà beaucoup de gens. Puis les questions de fond, qui étaient là bien avant l'IA et qui seront encore là après, sauf qu'on ne pourra plus les repousser à plus tard.

« Si l'on a son pourquoi ? de la vie, on s'accommode de presque tout comment ? »

Nietzsche, Crépuscule des idoles, 1888. Notre époque a peut-être inversé le problème : elle a presque tous les comment.

Ce qu'on en retire

Sept intuitions pour traverser le passage.

Ce ne sont pas des conclusions. Ce sont des pistes qui reviennent d'un texte à l'autre, et que chaque essai met à l'épreuve.

  • L'IA ne nous retire pas le sens. Elle nous retire nos alibis.

    « Je n'ai pas le temps », « il faut bien gagner sa vie », « on verra plus tard ». Quand la nécessité recule, ces raisons tombent, et l'on se retrouve face à ce qu'on veut vraiment, ou face au fait qu'on ne le sait pas. Lire →

  • Ce qui perd son utilité peut gagner sa valeur.

    Personne n'a besoin de monter à cheval, d'écrire une lettre à la main ou de jouer aux échecs. Ces activités ont survécu précisément parce qu'on les fait pour elles-mêmes. L'automatisation agit comme une centrifugeuse : elle sépare ce qu'on faisait pour le résultat de ce qu'on faisait pour la chose. Lire →

  • On peut déléguer le comment, jamais le vécu.

    Une machine peut écrire un poème, pas l'avoir écrit à votre place. Personne ne peut aimer, apprendre, être présent ou avoir traversé quelque chose pour vous. Le résumé d'une randonnée n'est pas la randonnée. Lire →

  • Les activités qui comptent le plus n'ont pas de fin.

    Une promotion, un projet, un achat s'épuisent une fois obtenus. Marcher, converser, élever un enfant, écouter de la musique ne se terminent jamais : leur valeur est dans le fait de les faire. L'IA accélère les premières ; elle ne peut rien faire des secondes à notre place. Lire →

  • Nos désirs sont appris, donc ils peuvent être réappris.

    Nous désirons à travers les autres, par imitation, bien plus qu'à partir de nous-mêmes. C'est inquiétant, et c'est aussi une chance : ce qui a été formé peut être reformé. On peut apprendre à vouloir mieux. Lire →

  • Une vie sans résistance n'est pas une vie plus libre.

    Certaines difficultés écrasent, et c'est un progrès de s'en débarrasser. D'autres nous forment. Dans un monde où plus rien n'est nécessaire, la liberté consiste à choisir ses obstacles, comme l'alpiniste qui refuse l'hélicoptère. Lire →

  • Les autres restent l'horizon.

    Toutes les études au long cours convergent : ce qui prédit une vie bonne, ce n'est ni la fortune ni la réussite, c'est la qualité de nos liens. Une machine peut remplacer une fonction. Elle ne remplace pas ce que vous êtes pour quelqu'un. Lire →