Vertige · L'abondance
comment ne plus jamais manquer de rien ?
Si l'on avait tout, que voudrait-on encore ?
Nous sommes déjà, pour la plupart, plus riches que les rois d'il y a trois siècles. Pourtant le sentiment de manque n'a pas disparu. Ce paradoxe dit quelque chose d'essentiel : la rareté n'était peut-être pas notre vrai problème.
La prophétie de Keynes, à moitié réalisée
En 1930, alors que le monde s'enfonce dans la Grande Dépression, John Maynard Keynes publie un texte étrangement optimiste : « Perspectives économiques pour nos petits-enfants ». Il y prédit que d'ici un siècle, c'est-à-dire vers 2030, le niveau de vie des pays développés aura été multiplié par quatre à huit. Le problème économique, celui de la survie, sera alors pour l'essentiel résolu. On pourra travailler une quinzaine d'heures par semaine.
Sur le premier point, il a eu à peu près raison. Sur le second, il s'est trompé. Nous n'avons pas converti notre richesse en temps libre : nous l'avons convertie en consommation supplémentaire. Pourquoi ?
Keynes lui-même donne une piste. Il distingue deux sortes de besoins. Les besoins absolus, que nous ressentons quelle que soit la situation des autres : se nourrir, se loger, se soigner. Ceux-là peuvent être satisfaits. Et les besoins relatifs, que nous ressentons seulement parce que leur satisfaction nous élève au-dessus des autres. Ceux-là, écrit-il, sont peut-être insatiables, car plus le niveau général s'élève, plus ils s'élèvent avec lui.
« Pour la première fois depuis sa création, l'homme sera confronté à son vrai problème, son problème permanent : comment employer sa liberté, une fois délivré des soucis économiques pressants. »
J. M. Keynes, Perspectives économiques pour nos petits-enfants, 1930
Keynes ne se réjouissait pas de cette perspective. Il craignait une « dépression nerveuse » collective, et remarquait déjà que bien des gens aisés, privés de tâches nécessaires, ne savaient pas quoi faire de leurs journées. L'IA, si elle tient ses promesses, nous rapproche de ce moment.
Le tapis roulant
En 1971, les psychologues Philip Brickman et Donald Campbell proposent une image restée célèbre : le tapis roulant hédonique. Quand notre situation s'améliore, nous nous y habituons, et notre niveau de satisfaction revient peu à peu à son point de départ. Il faut alors courir plus vite pour rester au même endroit.
Quelques années plus tard, une étude compare des gagnants du loto à des personnes ordinaires. Quelque temps après leur gain, les gagnants ne se disent pas nettement plus heureux, et ils tirent moins de plaisir des petites choses du quotidien : un café, un compliment, une émission drôle. La fortune avait relevé le seuil à partir duquel quelque chose fait plaisir.
Il ne faut pas en tirer de conclusion trop simple. L'adaptation n'est jamais totale, et l'argent compte : sortir de la pauvreté change la vie, et le bien-être continue de croître avec le revenu. Mais il croît de moins en moins vite. Les premiers milliers d'euros transforment une existence ; les suivants ajoutent un confort qu'on cesse vite de remarquer. L'abondance aide, avec des rendements décroissants, et elle ne touche presque pas aux causes profondes de nos malheurs.
Ce qu'aucune machine ne peut multiplier
En 1976, l'économiste Fred Hirsch introduit une notion décisive pour comprendre un monde d'abondance : les biens positionnels. Ce sont des biens dont la valeur tient à la place qu'ils nous donnent par rapport aux autres. Être le premier, être admiré, avoir la maison avec la vue sur la mer, appartenir au cercle qu'on envie.
Ces biens sont rares par définition. Si tout le monde a la vue sur la mer, plus personne ne l'a. Si tout le monde est célèbre, la célébrité ne vaut plus rien. Une IA capable de produire des biens en quantité illimitée ne produit pas un seul bien positionnel de plus.
D'où une prédiction assez sûre : dans un monde d'abondance matérielle, la compétition ne disparaît pas. Elle se déplace vers ce qui reste rare : le statut, la reconnaissance, l'attention des autres. On en voit déjà les signes. Les réseaux sociaux sont une économie de l'attention, un marché où se disputent les seules choses qu'on ne peut pas fabriquer en série.
Il existe aussi des biens rares pour une autre raison, qui ne relève pas de la compétition : être aimé par cette personne, avoir vécu cette chose, avoir la confiance de quelqu'un, le temps que quelqu'un vous donne. Ceux-là ne s'achètent pas et ne se produisent pas. On verra qu'ils sont au cœur de ce qui compte vraiment.
Épicure, premier économiste du désir
Bien avant Keynes, Épicure proposait une autre manière de sortir du manque. Dans sa Lettre à Ménécée, il classe les désirs en trois familles :
- les désirs naturels et nécessaires : manger, boire, s'abriter, avoir des amis, être en paix avec soi ;
- les désirs naturels mais non nécessaires : les mets raffinés, le luxe, les variations du plaisir ;
- les désirs ni naturels ni nécessaires : la gloire, le pouvoir, la richesse sans limite.
Sa remarque essentielle : les premiers sont faciles à satisfaire, les derniers ne le sont jamais, parce qu'ils n'ont pas de limite naturelle. Le bonheur, pour lui, ne passe pas par l'accumulation mais par le tri. Il vivait de pain, d'eau, d'un peu de fromage et de conversations avec ses amis dans un jardin. En un sens, Épicure vivait déjà dans l'abondance : il avait rendu ses besoins assez petits pour que le monde suffise.
« Rien n'est suffisant pour qui trouve que ce qui suffit est peu. »
Épicure, Sentences vaticanes, 68
On voit alors qu'il y a deux chemins vers l'abondance. L'un passe par l'extérieur : produire davantage, jusqu'à combler le désir. L'autre passe par l'intérieur : comprendre le désir, jusqu'à ce qu'il cesse de nous gouverner. L'IA nous offre le premier. Le second reste entièrement à faire, et il est peut-être le seul qui fonctionne.
Pascal et la chambre
Pascal a laissé une phrase qui pourrait servir d'avertissement à toute société d'abondance :
« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »
Pascal, Pensées
Pour Pascal, nous cherchons le divertissement, au sens fort de ce qui nous détourne de nous-mêmes. Il donne l'exemple du chasseur : si on lui offrait le lièvre, il n'en voudrait pas. Ce qu'il cherche, c'est la chasse, l'agitation qui l'empêche de penser à sa condition.
L'abondance a un effet curieux sur ce mécanisme : elle nous offre le lièvre. Tout ce que nous poursuivions devient disponible sans effort, et nous nous retrouvons, plus souvent qu'avant, seuls dans la chambre. On peut y voir une menace, et la multiplication des divertissements numériques montre que nous la ressentons. On peut aussi y voir une chance : celle d'apprendre enfin à y rester.
Objection
« Il est facile de parler de sobriété quand on a déjà tout. » Une grande partie de l'humanité manque encore de l'essentiel, et l'abondance matérielle est d'abord une libération : de la faim, de la maladie, de l'épuisement.
Réponse
C'est juste, et cette page ne plaide pas contre l'abondance. Elle dit seulement que l'abondance ne répond pas à la question qu'elle pose. Sortir de la misère est une condition nécessaire d'une vie bonne, pas sa définition. La question n'est pas de savoir s'il faut produire moins, mais ce que nous voudrons quand nous ne manquerons plus.
Faire le tri dès maintenant
Un petit exercice permet de prendre au sérieux la question « si l'on avait tout ». Repensez aux trois derniers achats que vous attendiez avec impatience. Combien de temps la joie a-t-elle duré ? Lesquels comptent encore aujourd'hui ?
Les recherches de Leaf Van Boven et Thomas Gilovich suggèrent une tendance : les dépenses consacrées à des expériences, surtout partagées, laissent une satisfaction plus durable que celles consacrées à des objets. On s'habitue à un objet ; une expérience devient un souvenir, une histoire qu'on raconte, une part de soi.
Le monde d'abondance qui s'annonce fera ce tri à notre place, et sans ménagement. Les désirs qui disparaîtront quand tout sera disponible étaient des désirs de manque. Ceux qui resteront sont probablement les vôtres. Autant commencer à les reconnaître.
Pour lire plus loin
- « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » (1930), J. M. Keynes · quinze pages visionnaires
- Lettre à Ménécée, Épicure · le tri des désirs
- Social Limits to Growth (1976), Fred Hirsch · les biens positionnels
- Pensées, liasse « Divertissement », Pascal · la chambre et la chasse