Question de fond · ii

comment optimiser ma vie ?

Qu'est-ce qui compte vraiment ?

Optimiser suppose de savoir ce qu'on cherche à maximiser. Or c'est précisément ce qu'on ne sait pas, ou qu'on n'a jamais pris le temps de formuler. Les philosophes ont trois grandes réponses. Aucune n'est entièrement satisfaisante ; chacune voit quelque chose.

Lecture

Trois réponses à une seule question

Dans un appendice resté célèbre de Reasons and Persons (1984), le philosophe Derek Parfit classe les théories de ce qui rend une vie bonne pour celui qui la vit. Il en distingue trois grandes familles. Presque toutes nos intuitions sur « ce qui compte » tombent dans l'une d'elles.

Le plaisir

Une vie va bien si elle contient plus de plaisir que de peine, et d'autant mieux que le bilan est favorable.

ForceRien ne compte pour moi qui ne soit jamais ressenti par moi.

LimiteLa machine à expériences de Nozick : presque personne ne veut d'une vie de plaisirs simulés. Nous voulons plus que des sensations.

La satisfaction des désirs

Une vie va bien si l'on obtient ce que l'on veut, en particulier ce que l'on voudrait en étant bien informé.

ForceElle respecte la liberté de chacun de définir sa propre vie bonne.

LimiteLes désirs peuvent être déformés. On finit par ne vouloir que ce qu'on peut avoir (les « raisins trop verts » de la fable) ; et un désir fabriqué, comme celui du Sisyphe de Taylor, ne rend pas une vie bonne.

La liste objective

Certaines choses sont bonnes pour un être humain, qu'il les désire ou non : des liens profonds, la connaissance, la santé, l'accomplissement, l'autonomie, la beauté.

ForceElle correspond à nos jugements les plus solides sur les vies réussies ou gâchées.

LimiteQui décide de la liste ? Le risque est le paternalisme : imposer aux autres notre idée de leur bien.

Aucune des trois n'est pleinement satisfaisante, et chacune voit quelque chose de vrai. Parfit lui-même suggère une piste qui les combine : ce qui est le meilleur pour nous, ce serait de prendre plaisir à des choses qui ont vraiment de la valeur. Ni le plaisir seul, ni la valeur seule, mais leur rencontre. On retrouvera cette idée, presque mot pour mot, dans la question du sens.

Ce que disent ceux qui ont regardé des vies entières

Depuis 1938, l'université Harvard suit des centaines d'hommes, d'abord des étudiants et de jeunes gens de quartiers pauvres de Boston, puis leurs épouses et leurs enfants. C'est l'une des plus longues études jamais menées sur la vie adulte. On a mesuré leur santé, leurs revenus, leurs carrières, leurs mariages, leurs habitudes, pendant plus de quatre-vingts ans.

Le résultat le plus solide n'est ni la fortune, ni la réussite professionnelle, ni même le cholestérol. Ce qui prédit le mieux qu'une personne sera en bonne santé et heureuse à quatre-vingts ans, c'est la qualité de ses relations à cinquante ans. Ceux qui se sentaient les plus entourés et les plus soutenus vivaient plus longtemps, et mieux.

D'autres témoignages vont dans le même sens, de manière moins rigoureuse mais frappante. Bronnie Ware, une infirmière australienne qui a accompagné des mourants pendant des années, a rapporté les regrets qu'elle entendait le plus souvent. En tête : ne pas avoir eu le courage de vivre une vie fidèle à soi-même, plutôt que celle que les autres attendaient. Puis avoir trop travaillé, ne pas avoir osé exprimer ses sentiments, avoir perdu de vue ses amis. Ce n'est pas une étude scientifique, mais cela rejoint ce que montrent les recherches.

Le psychologue Daniel Kahneman a ajouté une complication utile. Nous avons, dit-il, deux « moi » : un moi qui vit les expériences instant après instant, et un moi qui se souvient et raconte. Ils ne jugent pas de la même manière : le moi qui se souvient retient surtout les moments les plus intenses et la fin. Or c'est lui qui prend nos décisions. Se demander « qu'est-ce qui compte ? », c'est aussi se demander lequel des deux on écoute.

Les qualités du CV et celles de l'éloge funèbre

Le journaliste américain David Brooks propose une distinction simple. Il y a les qualités qu'on met dans un CV : les compétences, les diplômes, la productivité, ce qui se vend sur le marché. Et il y a les qualités qu'on évoque à des funérailles : la bonté, le courage, l'honnêteté, la fidélité, la capacité d'aimer.

Presque tout le monde reconnaît que les secondes comptent davantage. Pourtant nos écoles, nos entreprises et nos ambitions sont organisées autour des premières.

L'IA pourrait forcer ce renversement. Les qualités du CV sont précisément celles qu'une machine peut reproduire, et bientôt surpasser : rédiger, analyser, calculer, organiser. Les qualités de l'éloge funèbre, elles, ne sont pas des performances. On ne peut pas être fidèle, courageux ou bon « à la place de » quelqu'un. À mesure que les premières se banalisent, les secondes deviennent ce qui distingue une personne d'une autre.

Ce qui ne se compte pas

Une règle connue des économistes, la loi de Goodhart, dit en substance ceci : quand une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure. Si l'on récompense un hôpital au nombre de patients traités, il traitera vite plutôt que bien. Si l'on vise dix mille pas par jour, on finit par marcher pour l'application.

Nos vies sont de plus en plus mesurées : les pas, le sommeil, les mentions « j'aime », la productivité. L'IA excelle à optimiser ce qui se mesure. Le danger est qu'elle nous pousse à confondre ce qui compte avec ce qui se compte.

« L'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »

Simone Weil, lettre à Joë Bousquet, 1942

Or ce qui compte le plus résiste presque toujours à la mesure. La qualité de l'attention qu'on porte à quelqu'un. La confiance. La présence. Ce qu'on a ressenti un soir devant un paysage. Simone Weil faisait de l'attention le cœur de la vie morale : regarder vraiment l'autre, sans le réduire à ce qu'il peut nous apporter. Aucun tableau de bord ne la mesure. On peut seulement la pratiquer.

Objection

« Ce qui compte dépend de chacun. » Il serait arrogant de prétendre savoir ce qui compte pour tout le monde.

Réponse

En partie. Le philosophe Isaiah Berlin a défendu le pluralisme des valeurs : il y a plusieurs vraies valeurs, parfois incompatibles, et plusieurs façons réussies de vivre. Mais la diversité n'est pas infinie. D'une culture à l'autre, on retrouve les mêmes grands biens : des liens solides, quelque chose à quoi se consacrer, la santé, une certaine autonomie, un contact avec le beau ou le vrai. La pluralité porte sur les formes, pas sur l'existence de ce qui compte.

Pour lire plus loin

  • Reasons and Persons (1984), appendice I, Derek Parfit · les trois théories
  • The Good Life (2023), Robert Waldinger et Marc Schulz · l'étude de Harvard
  • Système 1 / Système 2 (2011), 5e partie, Daniel Kahneman · les deux moi
  • The Road to Character (2015), David Brooks · CV contre éloge funèbre
  • Attente de Dieu, Simone Weil · l'attention