Question de fond · iii
comment être heureux ?
Qu'est-ce qui donne du sens à une vie ?
On confond souvent le sens et le bonheur. Ils se recoupent, mais pas toujours : on peut être heureux d'une vie qui paraît vide, et trouver un sens profond à des années difficiles. Comprendre la différence change la façon dont on cherche.
La crise de Tolstoï
Vers cinquante ans, Léon Tolstoï a tout ce qu'une vie peut offrir. Il a écrit Guerre et Paix et Anna Karénine, il est célèbre dans le monde entier, riche, en bonne santé, marié, père d'une famille nombreuse. C'est alors qu'une question le saisit, et ne le lâche plus : et après ? Que restera-t-il de tout ce que je fais ? Pourquoi vivre, si tout finit dans la mort ?
La crise de Tolstoï est précieuse pour notre sujet. Elle montre que le sens ne se produit pas par accumulation : il avait tout ce que le « comment » peut fournir, et cela ne répondait à rien. Il trouva finalement une issue dans la foi simple des paysans qui l'entouraient. Quoi qu'on pense de sa réponse, elle indique une direction : pour lui, le sens ne pouvait venir que d'un rapport à quelque chose qui le dépassait, et non de ses accomplissements.
Le sens n'est pas le bonheur
En 2013, le psychologue Roy Baumeister et ses collègues interrogent des centaines de personnes sur leur vie, en mesurant séparément à quel point elles la trouvent heureuse et à quel point elles la trouvent pleine de sens. Les deux sont liés, mais ils divergent de façon révélatrice.
- Le bonheur est associé au fait d'obtenir ce qu'on veut, d'avoir ses besoins satisfaits, de vivre dans le présent, de recevoir.
- Le sens est associé au fait de relier passé, présent et avenir, de s'exprimer, de donner, et il s'accompagne souvent de soucis, de stress et d'efforts.
Les parents en sont l'exemple classique : au jour le jour, élever des enfants n'augmente pas toujours le bonheur mesuré, mais c'est une des sources de sens les plus fortes qui soient. On peut être heureux d'une vie qui paraît vide, et trouver un sens profond à des années difficiles.
Cette distinction a une conséquence directe pour un monde d'abondance. L'IA est très douée pour produire du bonheur au sens étroit : satisfaire, combler, divertir. Elle l'est beaucoup moins pour produire du sens, qui suppose de donner, de s'engager et de traverser des difficultés.
Susan Wolf : quand l'attrait rencontre la valeur
La philosophe américaine Susan Wolf propose sans doute la définition la plus éclairante du sens d'une vie. Selon elle, le sens naît quand un attrait subjectif rencontre une valeur objective : quand on aime quelque chose qui mérite d'être aimé, et qu'on s'y engage activement.
Sa définition permet de comprendre deux manières de manquer de sens.
- L'aliénation : faire des choses qui ont de la valeur sans plus y tenir. Le médecin qui soigne sans plus rien ressentir, l'employé d'une association qui ne croit plus à sa cause. La valeur est là, l'amour a disparu.
- La passion vide : aimer passionnément quelque chose qui n'en vaut pas la peine. Consacrer sa vie à collectionner des capsules de bouteilles, ou à accumuler des abonnés. L'amour est là, mais il ne rencontre rien qui le mérite.
Le sens, c'est l'amour qui rencontre quelque chose qui le mérite.
D'après Susan Wolf, Meaning in Life and Why It Matters, 2010
La force de cette idée est qu'on ne peut tricher d'aucun côté. Le sentiment seul ne suffit pas, sinon le Sisyphe drogué de Richard Taylor aurait une vie pleine de sens. Le devoir seul ne suffit pas non plus, sinon le médecin épuisé n'aurait rien perdu. Il faut les deux.
Frankl : le sens se trouve, il ne s'invente pas
Le psychiatre autrichien Viktor Frankl a survécu à plusieurs camps de concentration, dont Auschwitz. Dans Découvrir un sens à sa vie (1946), il raconte une observation : ceux qui avaient une raison de tenir (un livre à terminer, une personne à retrouver, une tâche qui les attendait) résistaient souvent mieux. Il cite une phrase de Nietzsche qui donne son titre à ce site :
« Si l'on a son pourquoi ? de la vie, on s'accommode de presque tout comment ? »
Nietzsche, Crépuscule des idoles, « Maximes et pointes », 12
Frankl distingue trois chemins vers le sens : créer quelque chose ou accomplir une action ; vivre quelque chose ou aimer quelqu'un ; et enfin, quand rien d'autre n'est possible, l'attitude qu'on adopte face à une souffrance inévitable.
Il opère surtout un renversement. Selon lui, ce n'est pas à nous de demander à la vie quel est son sens. C'est la vie qui nous pose la question, chaque jour, dans chaque situation, et nous y répondons par nos actes. Le sens n'est pas un produit qu'on pourrait se procurer ; c'est une réponse qu'on donne.
Camus : et si le monde ne répondait pas ?
Albert Camus part du constat opposé. Dans Le Mythe de Sisyphe (1942), il décrit l'absurde : la confrontation entre notre exigence de sens et le silence du monde. L'univers ne nous dit pas pourquoi nous sommes là.
Camus refuse deux échappatoires : le suicide, et ce qu'il appelle le « suicide philosophique », le saut vers une espérance qui nierait l'absurde. Il propose de vivre avec lui, dans la révolte, la liberté et la passion. Sisyphe sait que son rocher retombera, et c'est dans cette lucidité même qu'il trouve sa grandeur. « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »
Pour notre sujet, Camus apporte une précision utile. L'IA ne change rien à la grande question, celle du sens de l'existence en général. Elle change beaucoup la petite, celle du sens dans chaque vie. Car elle affaiblit l'une des sources les plus répandues, la contribution par le travail, et oblige à cultiver les autres.
Ce que l'IA change, et ce qu'elle ne change pas
Reprenons les sources du sens qu'on vient de croiser : aimer quelqu'un, créer quelque chose, donner, s'engager pour une cause, appartenir à plus grand que soi, faire face avec dignité à ce qu'on ne peut pas changer. Remarquez qu'aucune ne dépend du fait d'être le meilleur, ni d'être économiquement nécessaire.
Ce qui change, c'est qu'on ne pourra plus compter sur le travail pour fournir du sens « par défaut », sans y penser. Il faudra le chercher plus délibérément. Et la dimension la plus menacée est sans doute l'importance : le sentiment de compter. Il faudra le trouver ailleurs que dans l'utilité, auprès de quelques personnes, d'une communauté, d'une cause, d'une œuvre.
Objection
« Le sens est une invention pour supporter la vie. » Peut-être que rien n'a de sens, et que nous nous racontons des histoires.
Réponse
C'est possible. Mais même ceux qui le pensent vivent comme si certaines choses comptaient plus que d'autres : ils choisissent leurs amis, s'indignent devant une injustice, pleurent leurs morts. La question n'est peut-être pas de savoir si le sens est inscrit dans les étoiles. C'est de regarder ce que nous traitons déjà comme important quand nous agissons, et de nous demander si cela le mérite.
Pour lire plus loin
- Confession (1882), Léon Tolstoï · la crise d'un homme qui avait tout
- Découvrir un sens à sa vie (1946), Viktor Frankl · bref et bouleversant
- Le Mythe de Sisyphe (1942), Albert Camus · l'absurde et la révolte
- Meaning in Life and Why It Matters (2010), Susan Wolf · la définition la plus claire