Question de fond · iv

comment obtenir plus ?

Que vaut-il la peine de vouloir ?

C'est la question qui reste quand toutes les autres ont été posées. Pas « qu'est-ce que je veux ? », ni « comment l'obtenir ? », mais : qu'est-ce qui mériterait que je le veuille, que je lui donne mon temps, mon attention, ma vie ?

Lecture

Les activités qui ne finissent pas

Aristote distinguait deux sortes d'activités. Certaines sont des mouvements (kinèsis) : elles tendent vers une fin, et restent incomplètes tant que cette fin n'est pas atteinte. Construire une maison, apprendre une leçon, faire un trajet. D'autres sont des actes (energeia) : elles sont complètes à chaque instant. Quand je vois, j'ai déjà vu ; quand je vis bien, j'ai déjà bien vécu. Rien ne leur manque à aucun moment.

Le philosophe Kieran Setiya reprend cette distinction dans Midlife (2017), un livre sur la crise du milieu de vie. Il parle d'activités téliques et atéliques.

  • Les activités téliques visent un terme : obtenir une promotion, écrire un livre, finir un marathon, acheter une maison. Les accomplir les épuise : une fois atteintes, elles sont derrière nous.
  • Les activités atéliques n'ont pas de terme : se promener, passer du temps avec ses amis, écouter de la musique, élever un enfant au sens d'être présent pour lui, s'occuper d'un jardin. On ne les « termine » jamais ; leur valeur est entièrement dans le fait de les faire.

Une vie dominée par les activités téliques est condamnée à un paradoxe : chaque réussite détruit ce qui l'animait. Il faut sans cesse un nouvel objectif, et le contentement est toujours pour plus tard.

Or l'IA est un formidable accélérateur d'activités téliques : elle termine les projets, atteint les buts, livre les résultats. Ce qu'elle ne peut pas faire à notre place, ce sont les activités atéliques, justement parce que leur valeur tient au fait de les vivre. Ce qui vaut la peine d'être voulu contient probablement une large part d'atélique.

Ce qu'on aime crée nos raisons

Harry Frankfurt, déjà croisé à propos du désir, a consacré ses derniers livres à ce qu'il appelle le fait de tenir à quelque chose (caring). Dans The Reasons of Love (2004), il soutient une thèse qui prolonge Spinoza : nous n'aimons pas les choses d'abord parce qu'elles ont de la valeur ; elles deviennent importantes pour nous parce que nous les aimons. L'amour crée des raisons.

Un parent ne tient pas à son enfant parce qu'il aurait évalué ses qualités. Il y tient, et c'est cela qui organise sa vie, ses priorités, ses sacrifices. Pour Frankfurt, le pire état n'est pas la souffrance mais l'indifférence : ne tenir à rien. Une vie où rien ne nous importe n'a plus de direction.

Il faut alors combiner Frankfurt et Susan Wolf : l'amour crée des raisons, mais il ne rend pas tout ce qu'il touche digne d'être aimé. Ce qui vaut la peine d'être voulu, c'est ce à quoi l'on tient et qui supporte qu'on y tienne.

Aspirer : vouloir ce qu'on ne sait pas encore aimer

Une difficulté demeure. Si nos désirs sont ce qu'ils sont, comment pourrions-nous apprendre à vouloir autre chose ? La philosophe Agnes Callard lui consacre un livre, Aspiration (2018).

Prenez quelqu'un qui s'inscrit à un cours de musique classique parce qu'il voudrait aimer cette musique, tout en sachant qu'il ne l'apprécie pas encore vraiment. Il ne peut pas justifier son choix par le plaisir qu'il en tire, puisqu'il ne l'a pas encore. Il a seulement l'intuition qu'il y a là quelque chose de bon, qu'il ne perçoit pas encore. Il s'y exerce, fait semblant un peu, insiste, et devient peu à peu quelqu'un qui aime cette musique.

Callard appelle cela l'aspiration : le travail par lequel on acquiert des valeurs qu'on n'a pas encore. Elle en conclut que la question « que vaut-il la peine de vouloir ? » n'a pas une réponse figée, donnée une fois pour toutes. On peut apprendre à vouloir mieux. C'est même, peut-être, une des grandes tâches d'une vie.

Murdoch et le faucon

La romancière et philosophe Iris Murdoch raconte, dans La Souveraineté du bien (1970), une scène toute simple. Elle est à sa fenêtre, anxieuse, ruminant une blessure d'amour-propre. Soudain, elle aperçoit un faucon crécerelle immobile dans le ciel. En un instant, tout le reste disparaît : il n'y a plus que l'oiseau. Quand elle revient à ses soucis, ils paraissent moins importants.

Murdoch appelle cela le désencombrement de soi (unselfing). Elle y voit le cœur de la vie morale : sortir du brouillard de nos préoccupations pour voir enfin le réel, et les autres, tels qu'ils sont. La beauté, l'attention, la recherche du vrai nous y aident.

Il y a là un paradoxe profond. Ce qu'il vaut le plus la peine de vouloir est souvent ce qui ne nous concerne pas d'abord : un oiseau, une œuvre, une vérité, une autre personne. Les biens les plus hauts nous font sortir de nous-mêmes.

Cinq critères pour s'orienter

Il serait présomptueux de donner une liste de ce qu'il faut vouloir. Mais les essais de ce site convergent vers quelques critères. Une chose vaut probablement la peine d'être voulue si :

  1. Elle résiste à la réflexion. En y pensant calmement, je voudrais la vouloir : elle ne m'a pas seulement été suggérée par un modèle ou un algorithme. (Frankfurt, Girard)
  2. Elle ne s'épuise pas en étant obtenue. Elle contient une part d'activité qu'on peut refaire, approfondir, vivre sans fin. (Aristote, Setiya)
  3. Elle ne se gagne pas contre les autres. Sa valeur ne tient pas au fait d'en priver quelqu'un ou d'être au-dessus. (Keynes, Hirsch)
  4. Elle ne se délègue pas. Personne, aucune machine, ne pourrait la vivre à ma place sans qu'elle perde ce qui compte. (Nozick)
  5. Elle me relie à quelque chose qui me dépasse. Une personne, une œuvre, une communauté, une vérité, un monde qui ne dépend pas de moi. (Wolf, Murdoch, Rosa)

Si l'on cherche ce qui remplit ces cinq conditions, on retrouve une liste très ancienne : aimer et être aimé ; comprendre ; créer quelque chose de beau ou de vrai ; prendre soin ; contempler ; participer à une œuvre commune ; devenir, peu à peu, quelqu'un de meilleur.

Rien de tout cela n'est nouveau. Ce qui est nouveau, c'est qu'on ne pourra plus le repousser à plus tard. Pendant des siècles, la nécessité nous a fourni une excuse : d'abord gagner sa vie, ensuite on verra. Si les machines prennent en charge le « d'abord », il ne reste que le « ensuite ». Nietzsche disait qu'avec un pourquoi, on supporte presque tous les comment. Nous voilà devant le problème inverse : nous aurons presque tous les comment. À chacun de trouver son pourquoi.

Pour lire plus loin

  • Midlife (2017), Kieran Setiya · téliques et atéliques
  • The Reasons of Love (2004), Harry Frankfurt · l'amour crée des raisons
  • Aspiration (2018), Agnes Callard · apprendre à vouloir
  • La Souveraineté du bien (1970), Iris Murdoch · le faucon
  • Le Banquet, Platon · l'échelle du désir